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Pourquoi les momies égyptiennes étaient-elles broyées pour fabriquer du brun momie ?

Atelier d'artiste du 17ème siècle montrant le broyage de momies égyptiennes pour créer le pigment brun momie

Imaginez la scène : un atelier d'artiste parisien au XIXᵉ siècle, baigné de lumière naturelle. Sur une palette en bois usé, entre le vermillon et l'outremer, repose un pigment d'une teinte incomparable – profond, chaud, presque vivant. Ce brun envoûtant cache un secret macabre qui ferait frémir le plus audacieux des collectionneurs : il provient de momies égyptiennes broyées. Oui, vous avez bien lu.

Pendant près de trois siècles, les corps embaumés de l'Égypte antique ont été littéralement transformés en pigment pour peindre des chefs-d'œuvre. Cette pratique, aussi fascinante qu'horrifiante, révèle une époque où l'art n'avait aucune limite éthique et où la quête de couleurs uniques justifiait l'impensable. Mais pourquoi donc broyer des momies ? Voici ce que cette histoire nous apporte : une compréhension des obsessions chromatiques des artistes, un éclairage sur le commerce colonial et une réflexion sur la valeur accordée au patrimoine humain.

Vous vous demandez peut-être comment une telle aberration a pu exister, et surtout pourquoi les artistes considéraient ce pigment comme irremplaçable. Cette question nous hante, car elle touche à l'essence même de la création : jusqu'où peut-on aller pour capturer une nuance, une émotion, une vérité visuelle ?

Rassurez-vous, cette pratique appartient heureusement au passé. Mais comprendre cette histoire nous permet d'apprécier autrement les œuvres anciennes et de mesurer le chemin parcouru dans notre rapport à l'art et à l'humanité. Plongeons ensemble dans ce chapitre sombre et fascinant de l'histoire des pigments.

La naissance d'un pigment maudit

Tout commence au XVIᵉ siècle, lorsque l'Europe redécouvre l'Égypte ancienne avec une fascination mêlée d'avarice. Les momies, considérées comme de simples curiosités exotiques, arrivent par cargaisons entières dans les ports européens. À cette époque, on leur prête des vertus médicinales extraordinaires – une croyance totalement infondée qui justifie leur exploitation massive.

Les apothicaires vendent de la poudre de momie comme remède universel, censé guérir tout, des maux de tête aux fractures. Mais c'est dans les ateliers d'artistes que cette matière trouve son application la plus durable. Quelqu'un – l'histoire ne nous dit pas qui exactement – découvre que les résines et bitumes utilisés pour l'embaumement produisent, une fois broyés avec les tissus et ossements, un pigment brun d'une richesse incomparable.

Le brun momie, également appelé mummy brown ou caput mortuum, possède des qualités techniques exceptionnelles. Sa transparence permet des glacis subtils, sa permanence garantit une longévité aux œuvres, et sa tonalité chaude – oscillant entre le brun doré et le sépia profond – offre aux peintres une palette émotionnelle unique. Pour les maîtres du clair-obscur et les orientalistes, c'est une révélation.

Une teinte aux nuances insaisissables

Ce qui rend le brun momie si recherché, c'est sa complexité chromatique. Contrairement aux bruns ordinaires obtenus par mélange, ce pigment contient naturellement des sous-tons dorés, rougeâtres et même verdâtres selon l'origine de la momie et les substances d'embaumement utilisées. Chaque tube était unique, portant en lui l'histoire chimique d'un corps vieux de millénaires.

Les fabricants de couleurs, comme la célèbre maison Winsor & Newton, proposent le brun momie dans leurs catalogues jusqu'au début du XXᵉ siècle. Le pigment est préparé selon un processus industriel : les momies sont déballées, les bandelettes écartées, puis l'ensemble est broyé finement avant d'être mélangé à de l'huile de lin. Un commerce aussi banal que glaçant.

Quand les artistes découvrent la vérité

L'aspect le plus troublant de cette histoire ? Nombreux sont les artistes qui utilisent le brun momie sans connaître sa véritable origine. Le nom lui-même, pourtant explicite, est souvent perçu comme une métaphore poétique évoquant l'Antiquité, non comme une description littérale du contenu.

L'anecdote la plus célèbre concerne Edward Burne-Jones, peintre préraphaélite britannique. Lorsqu'un ami lui révèle en 1881 que son précieux brun momie contient réellement des restes humains, il est horrifié. Selon les témoignages, il aurait immédiatement enterré son tube de peinture dans son jardin, organisant de fait des 'funérailles' symboliques pour ces corps profanés une seconde fois.

D'autres artistes, en revanche, connaissent parfaitement l'origine du pigment et l'utilisent sans état d'âme. Pour eux, les momies égyptiennes ne sont pas des êtres humains dignes de respect, mais des artefacts d'une civilisation lointaine, des ressources à exploiter comme on extrait des minéraux. Cette vision coloniale reflète les mentalités d'une époque qui ne reconnaissait pas l'humanité universelle.

Les œuvres peintes avec des corps

Identifier aujourd'hui les tableaux contenant du brun momie relève du défi. Les analyses spectrographiques peuvent détecter certains composés caractéristiques, mais aucun inventaire exhaustif n'existe. On sait que des orientalistes comme Eugène Delacroix et Lawrence Alma-Tadema possédaient ce pigment dans leurs ateliers, de même que Martin Drolling dont l'œuvre 'Intérieur d'une cuisine' présente des bruns d'une profondeur suspecte.

Certains portraitistes l'utilisent pour les carnations dans l'ombre, appréciant sa capacité à suggérer la chair sans lourdeur. D'autres l'emploient pour les drapés, les fonds sombres ou les paysages crépusculaires. Chaque fois, sans le savoir, les spectateurs admirent ce qui fut autrefois une personne – peut-être un prêtre, une noble, un artisan de l'Égypte des pharaons.

Un tableau Sandro Botticelli représentant trois femmes aux robes détaillées, dans des tons vert, orange et beige, entourées de feuillages et fruits sur un fond sombre, avec des textures fluides et délicates.

L'économie macabre du commerce de momies

Pour comprendre l'ampleur du phénomène, il faut saisir que les momies ne manquaient pas sur le marché européen. L'Égypte, sous domination ottomane puis sous influence coloniale, voit ses sites archéologiques pillés systématiquement. Les momies égyptiennes deviennent une marchandise d'exportation, au même titre que le coton ou les épices.

Les estimations varient, mais certains historiens évoquent des centaines de milliers de momies sorties illégalement d'Égypte entre le XVIᵉ et le XIXᵉ siècle. Une partie finit dans les collections privées ou les musées, mais une proportion significative est destinée au broyage – pour la médecine, pour la peinture, et même pour servir de combustible dans les locomotives égyptiennes, selon certains témoignages contestés.

Le prix du pigment brun momie reste relativement accessible, justement parce que la matière première abonde. Un tube coûte à peine plus cher qu'un bleu de Prusse ou un terre de Sienne. Cette banalisation commerciale rend le phénomène encore plus glaçant : des êtres humains transformés en produit de consommation courante.

Le tournant éthique du début du XXᵉ siècle

Les choses changent progressivement avec l'émergence de l'égyptologie scientifique et l'évolution des sensibilités. Des voix s'élèvent contre le pillage archéologique, non seulement pour des raisons humanitaires, mais aussi parce que chaque momie détruite représente une perte irremplaçable de connaissances historiques.

En 1915, Winsor & Newton cesse officiellement la production de brun momie, invoquant l'épuisement des stocks de momies – une excuse qui masque probablement aussi une gêne croissante face aux critiques. D'autres fabricants suivent, et dans les années 1920, le pigment disparaît progressivement des catalogues, remplacé par des imitations synthétiques portant le même nom mais composées de terres et d'oxydes de fer.

L'héritage artistique d'une pratique controversée

Aujourd'hui, le brun momie authentique n'existe plus dans le commerce. Les tubes anciens qui subsistent dans certaines collections sont des curiosités historiques, des témoignages d'une époque révolue. Mais les œuvres peintes avec ce pigment continuent d'orner les musées du monde entier, soulevant des questions éthiques complexes.

Faut-il signaler aux visiteurs qu'un tableau contient littéralement des restes humains ? Certains conservateurs le font désormais, considérant que cette information fait partie de l'histoire de l'œuvre. D'autres estiment que cela détourne l'attention de la valeur artistique vers un détail macabre. Le débat reste ouvert.

Pour les amateurs d'art et de décoration, cette histoire nous rappelle que chaque couleur porte une histoire – parfois lumineuse, parfois sombre. Le lapis-lazuli broyé venait d'Afghanistan au prix de l'or, le carmin de cochenille nécessitait des milliers d'insectes écrasés, et le blanc de plomb a empoisonné des générations de peintres. La quête de la beauté visuelle a toujours eu un coût, humain ou environnemental.

Réinventer le brun momie sans les momies

Paradoxalement, le nom brun momie survit aujourd'hui dans certaines gammes de peinture haut de gamme, mais la composition a radicalement changé. Les fabricants modernes recréent la teinte caractéristique en mélangeant des terres naturelles, des oxydes de fer et parfois du noir de carbone. Le résultat visuel est similaire, mais l'origine est éthiquement acceptable.

Certains artistes contemporains utilisent ce 'nouveau brun momie' précisément pour son héritage historique, créant un dialogue entre passé et présent. D'autres rejettent le nom lui-même, considérant qu'il perpétue la mémoire d'une pratique indéfendable. Ces débats reflètent notre rapport contemporain à l'histoire de l'art et à ses zones d'ombre.

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Un tableau Gustav Klimt représentant deux figures embrassées, entourées de motifs dorés, noirs et blancs, avec des textures en spirales et des fleurs rouges et jaunes en bas.

Ce que cette histoire nous enseigne aujourd'hui

L'histoire du brun momie dépasse largement l'anecdote macabre. Elle nous confronte à des questions fondamentales sur la valeur de l'art, le respect des cultures et la limite entre création et profanation. Ces momies égyptiennes broyées étaient des personnes qui avaient choisi – ou dont les familles avaient choisi – une préservation éternelle selon leurs croyances. Les transformer en pigment représente une violation profonde de cette intention.

Cette pratique illustre aussi le colonialisme culturel dans sa dimension la plus crue. L'Égypte ancienne était perçue non comme un patrimoine appartenant aux Égyptiens, mais comme un réservoir de ressources à exploiter pour l'enrichissement européen – artistique, intellectuel ou financier. La fin du commerce de momies coïncide d'ailleurs avec l'émergence des mouvements anticoloniaux et une reconnaissance progressive de la souveraineté culturelle des nations.

Pour nous, amateurs d'art et de décoration aujourd'hui, cette histoire invite à la conscience. Chaque objet, chaque œuvre, chaque couleur sur nos murs porte une histoire. S'interroger sur cette provenance, comprendre les contextes de création, reconnaître les injustices passées tout en appréciant la beauté présente : voilà l'équilibre délicat que nous devons trouver.

La prochaine fois que vous admirerez un tableau du XIXᵉ siècle aux bruns profonds et mystérieux, vous penserez peut-être à cette histoire extraordinaire. Et peut-être ressentirez-vous ce même frisson ambivalent : fascination pour l'obsession artistique, malaise face aux moyens employés, et gratitude que notre époque ait choisi d'autres voies.

Le brun momie nous rappelle finalement que l'art n'existe jamais en vase clos. Il reflète les valeurs, les aveuglements et les audaces de son temps. Notre rôle n'est ni de condamner le passé avec nos critères actuels, ni de l'excuser au nom du relativisme culturel, mais de le comprendre pour mieux construire notre présent créatif – un présent où la beauté ne nécessite plus le sacrifice de l'humanité.

Questions fréquentes sur le brun momie

Peut-on encore acheter du véritable brun momie aujourd'hui ?

Non, le véritable brun momie fabriqué à partir de momies égyptiennes authentiques n'est plus produit depuis le début du XXᵉ siècle. Le dernier fabricant majeur, Winsor & Newton, a cessé sa production vers 1915. Si vous trouvez aujourd'hui une peinture portant ce nom, il s'agit d'une formulation synthétique moderne reproduisant la teinte caractéristique à l'aide de terres naturelles et d'oxydes de fer. Certains tubes anciens subsistent dans des collections privées ou des musées, mais ils sont extrêmement rares et considérés comme des artefacts historiques plutôt que comme du matériel artistique utilisable. Leur valeur est davantage testimoniale qu'artistique, témoignant d'une époque révolue de l'histoire de la peinture.

Comment peut-on savoir si un tableau ancien contient du brun momie ?

L'identification du brun momie dans les œuvres anciennes reste un défi technique. Les analyses spectrographiques modernes peuvent détecter certains composés organiques et minéraux caractéristiques des substances d'embaumement égyptiennes, notamment des résines spécifiques et du bitume. Cependant, ces mêmes composés peuvent provenir d'autres sources, rendant l'attribution définitive difficile. Les conservateurs s'appuient également sur les archives d'ateliers, les catalogues de fournisseurs et les correspondances d'artistes pour établir si un peintre avait accès au pigment et l'utilisait régulièrement. Dans la plupart des cas, on ne peut affirmer avec certitude absolue qu'une œuvre contient du brun momie, sauf si l'artiste l'a documenté explicitement. Cette incertitude soulève des questions éthiques intéressantes sur la façon dont nous présentons ces œuvres au public.

Pourquoi les artistes ne se sont-ils pas opposés à l'utilisation de restes humains ?

La tolérance des artistes envers le brun momie s'explique par plusieurs facteurs historiques et culturels. D'abord, beaucoup ignoraient réellement la composition exacte de leurs pigments – les fabricants utilisaient des noms évocateurs sans toujours détailler les ingrédients. Ensuite, le XIXᵉ siècle entretenait un rapport très différent à la mort et aux corps, avec notamment la mode des 'soirées momies' où l'on déballait des momies égyptiennes pour divertir les invités. Les momies égyptiennes n'étaient pas perçues comme des personnes méritant le respect, mais comme des curiosités exotiques d'une civilisation disparue. Le contexte colonial renforçait cette déshumanisation : les cultures non-européennes étaient systématiquement infériorisées et leur patrimoine considéré comme disponible pour l'exploitation occidentale. Enfin, l'obsession pour les qualités techniques uniques du pigment l'emportait souvent sur les considérations éthiques – un utilitarisme artistique qui nous choque aujourd'hui mais qui était largement répandu à l'époque.

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